Voici la première partie des souvenirs scolaires de Jeanne BODIN à Gehée en 1905 avec son institutrice Me Méry :
"Le jour où j’eus mes cinq ans ( le 11.12.1905 ), je voulus aller à l’école. Ma mère accepta. Ma sœur Marcelle, onze ans, et mon frère Emile, huit ans,
travaillaient l’été comme domestiques mais l’hiver allaient à l’école. Je fus donc confiée à ma sœur Marcelle qui m’emmena à l’école des filles.
Madame Méry fut surprise:
- « On n’amène pas un enfant pour la première fois en cette saison, elle aura froid et cela la dégoûtera, elle ne voudra plus venir
»!
Marcelle lui répondit que j’avais demandé à venir et elle, partant domestique bientôt, je m’habituerai.
- « Mais elle est seule, il eut mieux valut attendre la rentrée de Pâques. Les autres sont entrées en octobre, elles ne sont plus sur les tableaux.
Elle sera seule, et n’aura jamais de vraie camarade »!
Elle ne savait pas si bien dire!
- « Et puis, je n’ai pas le temps de m’occuper d’elle, les tableaux sont au grenier »!
Pourtant presque aussitôt elle m’apporta un livre et dit à ma sœur:
- « tu la feras lire chez toi et ta mère aussi. » Elle appela Fernande, lui demanda d’aller chercher les tableaux et de me faire lire. Elle me fit
mettre à la dernière place, me remit un cahier où elle avait elle-même tracé le modèle, un crayon et demanda à Fernande de me tenir la main. D’autres aussi me tenaient la main, étant la plus
petite j’étais une attraction.
A la maison, tout le monde me fit lire, écrire, compter, j’appris vite, trop vite.
Quand au bout de quelques jours madame Méry vint vérifier mon travail, elle gronda Fernande. Elle apprend trop vite, elle ne saura jamais
l’orthographe.
Je fus seule et je ne sus jamais l’orthographe!
Aux vacances, j’avais rattrapé les autres, laissé derrière moi celles qui étaient entrées à Pâques. Je comptais avec des cailloux, des feuilles, des
fleurs, j’écrivais par terre avec un bâton.
Je lisais couramment mais j’écrivais très mal, dessinais de même et les fautes d’orthographe furent toujours très nombreuses.
J’appris à compter seule avant les filles de mon âge, sur la petite arithmétique que je possédais. Pour compter, tout m’était bon.
C’était pour moi un amusement. Je sus faire les quatre opérations avant d’en savoir le nom. Je fus vite première de ma petite division. Près de la maîtresse, j’écoutais les leçons des grandes en
y prenant part. Pourtant, mes camarades changeaient de division, moi non, mes fautes d’orthographe en étaient la cause.
Chaque semaine nous faisions la composition, le samedi et le lundi nous changions de place. La maîtresse estimait qu’un mois c’était trop long et voulait
donner leur chance à toutes.
Le lundi matin, les affaires sorties de leurs cases, chacune attendait le classement, les bras croisés. Tout cela se faisait sagement,
en effet une sanction obligeait à descendre d’une place. Pour moi, toujours première de la troisième division, je m’ennuyais à la même place à cause des dictées.
Ce jour-là, je décidai de ne pas sortir mes affaires puisque c’était pour les remettre dans ma case; la maîtresse m’obligea à
les sortir me disant qu’elles avaient besoin d’être rangées. A l’appel de ma note, je remis mes affaires à leur place. La leçon me suffit, je ne recommençai pas un autre lundi.
Fernande avait deux ou trois ans de plus que moi. Elle était très en avance pour son âge. Elle servait de monitrice, se préparant
ainsi à son futur métier d’institutrice. Elle aimait nous montrer et s’en tirait parfaitement.
A la récréation, elle faisait jouer les petites, expliquait les problèmes. Sans elle, que d’enfants, n’eurent pas joué. J’aimais
la seconder dans cette tâche. A cause de sa tranquillité, de sa simplicité, de sa complaisance je l’aimais beaucoup.
Solange fut ma seule camarade, elle l’est restée. Toute mon enfance est liée au souvenir de Solange. Très aimable à l’école,
elle venait aussi quelquefois chez nous. Ce fut la seule. Ensemble, nous allions à l’herbe aux lapins.
Elle fut élevée par son père et sa tante, ayant perdu sa mère. Maman allait chez elle en journée pour la lessive, ou les jours
d’assemblée pour aider à la vaisselle dans le café que tenait son père. Elle aimait beaucoup travailler dans cette maison. Je garde en souvenir une petite cruche originale, ayant le bec verseur
d’équerre par rapport à l’anse, l’objet ayant été offert à maman par Alexandrine, la tante de Solange;
Je fus émue lorsque Solange, soixante ans ayant passé, me rappelait le courage et l’honnêteté de maman dans la
misère.
* Jusqu’au bout Solange est restée fidèle. Lors du décès de maman, à plus de quatre-vingt ans, celle-ci fit le voyage pour
l’accompagner à sa dernière demeure.
J’étais en troisième division. J’avais comme toutes mes camarades un cahier de dessin. Ceux-ci étaient affreux. Un jour, la maîtresse
m’enleva mon cahier, le remit à Fernande en lui disant de le garder et de ne pas me le redonner.
A quelque temps de là, elle me demanda pourquoi je ne faisais pas de dessin; elle avait oublié qu’elle m’avait enlevé mon
cahier. Elle me le rendit mais mes dessins, malgré la punition, ne furent pas mieux.
Plus tard, je demandais à Fernande de me passer des modèles de première division. J’étudiai les lignes, les reproduisis fort bien et
les compliquai à loisir. Je traçais ces dessins dans la cour avec un bâton où une pierre blanche. La maîtresse, étonnée, me reprocha de mal les faire sur mon cahier. Elle n’avait pas
remarqué que si mes dessins étaient malpropres, les lignes étaient toujours justes.
C’est ainsi que toute ma vie je sus faire ce qui ne m’était pas demandé mais jamais ce qu’il fallait faire."
La suite au prochain épisode.....
Merci à nouveau à Alain MAMALET qui vient de scanner l'intégralité de l'album de photos scolaires de ses grands-parents. Ainsi la collection s'élève aujourd'hui à 28
photos de classe bientôt publiées...
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